09/02/2012 | Solange Orssaud (Aujourd'hui le Brésil).
La croissance économique du Brésil attire de plus en plus d'entreprises françaises qui sont passées de 436 en 2010 à 530 en 2011. Avant de prendre ses nouvelles fonctions en Turquie, Eric Fajole, directeur d'Ubifrance Brésil, fait le point sur l'évolution de la présence des entreprises françaises au Brésil et les perspectives économiques d'ici les JO 2016.
Eric Fajole, directeur d'Ubifrance Brésil
En 2011, Ubifrance a recensé 530 sociétés françaises au Brésil, soit une augmentation de 40% en 3 ans Comment expliquez-vous cette progression ?
En 2007-2008, les sociétés françaises qui prospectaient le monde avaient oublié le qu'il y avait un "B" au Bric. Il était difficile de les mobiliser sur la destination Brésil. L'année de la France au Brésil en 2009 et le fait que le pays se sorte très bien de la crise économique ont fait qu'il y a eu un changement radical.
Depuis 2009, chaque année, un millier de sociétés ont interrogé les services d'Ubifrance Brésil. 500 ont fait le déplacement soit à titre individuel pour prospecter le marché brésilien, soit pour s'installer ou participer à des opérations collectives que nous avons menées à l'occasion du plan professionnel.
A partir d'août 2010 on a assisté à une transformation de cette prospection qui n'est plus uniquement liée à la vente de produits ou de biens d'équipement de France mais à des opérations de rachat d'entreprises brésiliennes. Ce phénomène récent explique la forte progression des entreprises françaises sur le marché brésilien.
Nous recevons en moyenne 10 demandes par mois qui concernent des acquisitions et fusions. Pour répondre à cette demande, nous avons développé un nouveau produit basé sur des études pour faire des acquisitions, identifier des sociétés à racheter, et ce, dans tous les secteurs d'activité.
Le ticket d'entrée sur le marché brésilien est de plus en plus cher. Quel type de société a le plus de chance de réussir ?
C'est l'Entreprise de Taille Intermédiaire (ETI) qui a le plus de chance de réussir parce qu'elle peut faire face à un marché compliqué, difficile et cher. Mais il faut qu'elle s'en donne les moyens financiers car la destination Brésil est devenue plus chère qu'en France.
J'ai vu trop d'entrepreneurs faire de très belles missions d'une semaine et penser que tout allait être simple parce qu'ils avaient des interlocuteurs brésiliens qui avaient à peu près la même culture que nous. Il y a "l'effet caïpirinha" : on passe des moments agréables mais le lendemain on a un peu mal à la tête parce qu'on s'aperçoit que la bureaucratie est compliquée et coûteuse. La fiscalité n'est pas appréciée à sa juste valeur quand on arrive au Brésil. On pense surtout aux taxes d'importation mais on oublie les 7 ou 8 autres taxes que l'on doit payer pour vendre un produit. A cela s'ajoutent les salaires, les loyers, le coût des avocats et experts-comptables qui est parfois plus élevé qu'en France.
Mais si une société se donne les moyens financiers, elle peut prétendre à un retour sur investissement au bout de deux à trois ans car les marges au Brésil sont encore très confortables et certaines PME font des bénéfices qu'elles ne pourraient pas réaliser ailleurs.
Les actions d'Ubifrance se concentrent principalement sur les PME. Dans quels secteurs sont-elles présentes ?
La plupart des sociétés du CAC 40 ont déjà des filiales au Brésil. Le gros de notre activité se concentre sur les PME et les Entreprises de Taille Intermédiare (ETI), qui sont présentes dans de nombreux secteurs, comme la machine outil, l'équipement automobile, la mécanique, la pharmacie, la cosmétique…
Dans les secteurs du pétrole et du gaz, nous avons eu de très bons résultats de PME que l'on a accompagnées. Certaines d'entre elles ont signé leur plus gros contrat à Rio.
Depuis 2 ans, nous avons aidé des PME à s'implanter dans le secteur des services informatiques, le e-commerce, car il est impossible de vendre du service facturé depuis la France puisqu'il est taxé à 40%.
Dans le secteur du vin, nous avons de très beaux succès avec une croissance des exportations des vins français supérieure à 150% en 5 ans.
Quels sont les secteurs qu'Ubifrance Brésil souhaite développer pour faire venir ou renforcer la présence des entreprises françaises ?
Dans le secteur viticole, justement, il faut aller plus loin. Les Italiens commencent à racheter des vignobles dans le sud du Brésil parce que le vin brésilien gagne en notoriété et en qualité. Les Français sont présents au Chili, en Argentine et en Afrique du Sud, mais, à part Chandon, il n'y a encore aucune maison de Bordeaux, Bourgogne ou autre qui ait racheté des vignes au Brésil.
Dans les secteurs de l'agro-business, du lait, de la volaille et de l'élevage on a quelques sociétés françaises comme la société Doux avec FrancoSul, Bongrain qui a racheté la marque Polenghi, "la vache qui rit" brésilienne et Bonduel, qui a monté une usine à Goya en 2009. Mais c'est encore insuffisant. En France, on voit encore le Brésil comme une menace agricole et non comme une destination d'opportunités. C'est pourquoi nous allons organiser une mission découverte du marché de l'agriculture et de la viticulture en septembre 2012.
Nous sommes persuadés que de belles franchises françaises comme Monceau Fleurs, Geneviève Lethu, pourraient avoir autant de succès que l'Occitane, Lacoste ou 5 à sec qui ont très bien réussi en franchise mais qui ont mis de l'argent pour démarrer.
Il faut un investissement de la marque ou de l'entreprise pour structurer, se faire connaître, ou encore racheter une société brésilienne. C'est ce que vient de faire, par exemple, Urgo qui a racheté un laboratoire brésilien, LM Farma (leader de la cicatrisation), ce qui leur permettra de développer la gamme Urgo au Brésil.
Nous essayons de faire venir des épiceries fines, mais les règles sanitaires sont compliquées. Petrossian, Valrhona sont déjà là. La Durée devrait arriver prochainement à São Paulo.
Dans la forêt on voit arriver quelques coopératives forestières françaises qui ont racheté des forêts au Brésil pour l'exploitation du bois. Mais je pense que l'on peut faire plus.
Comment voyez-vous l'évolution du Brésil d'ici les grands événements mondiaux de 2014 et 2016 ?
Le Brésil a de très belles années jusqu'en 2016. Il y a un enthousiasme général et beaucoup d'appui de la part des gouvernements locaux pour faire en sorte que le pays donne sa meilleure image.
La classe C favorise la croissance interne. Il y a encore 20 à 30 millions de pauvres qui vont, comme dans les années Lula et grâce aux programmes sociaux brésiliens, passer de la classe de pauvre à la classe de consommateur.
Le pétrole a également beaucoup contribué à changer l'image du Brésil. C'est une manne extrêmement importante. Le Brésil a cette richesse d'avoir des matières premières agricoles, minières et énergétiques qui font que le pays peut continuer à être une puissance économique de premier rang.
Mais en même temps on constate que la classe C dépense plus que ce qu'elle gagne et commence progressivement à s'endetter sur des biens faciles à rembourser comme l'alimentaire, l'électroménager.
Au niveau de l'industrie, on assiste à une baisse progressive des exportations des produits manufacturés parce que le Brésil a perdu en compétitivité. Il doit faire des efforts au niveau de ses infrastructures, du coût du travail, de la modernisation de l'outil industriel par l'innovation, qui reste encore très faible.
Si le Brésil ne veut pas dépendre seulement de ses matières premières et devenir un pays agricole et de services, il faut que l'industrie se remette en cause pour devenir exportatrice de produits manufacturés.
Le nouveau directeur d'Ubifrance Brésil, Benoît Trivulce, a pris ses fonctions au début du mois de février.
