Mais il reste du
chemin à parcourir... Même à 12 %, les taux d'intérêt brésiliens
demeurent parmi les plus élevés du monde. Ce qui n'est pas nouveau. Il y
a douze ans, la banque centrale avait dû les relever à 45 %, et depuis
lors, les taux d'intérêt réels ont régulièrement dépassé les 5 %
annuels. C'est cela que Dilma Rousseff veut changer.
Dans le langage des militants du Parti des travailleurs, le PT de Lula qui a porté la nouvelle présidente au pouvoir, il est temps de scier la branche sur laquelle sont assis « les rentiers ». Priorité à la croissance, de toute urgence : le gouvernement table sur une progression du PIB légèrement inférieure à 4 % cette année, et malgré la crise, sur une croissance de 5 % en 2012.
Paulo
Nogueira Batista Junior, le représentant du Brésil et de huit autres
pays de la région au FMI, a appris la nouvelle de la réduction des taux
d'intérêt lors d'une réunion préparatoire du G20 à Paris, fin août. Cet
économiste keynésien, qui appelait depuis longtemps de ses voeux une
telle inflexion de la politique monétaire, ne cache pas sa satisfaction
devant cette « belle surprise ». « La décision de la banque centrale est porteuse de plus de bénéfices que de coûts et de risques »,
écrivait-il récemment dans une tribune publiée dans le journal de Rio
« O Globo ». Economiste de formation, Dilma Rousseff a senti approcher « le vent mauvais »
de la crise. Face à la menace d'un trou d'air similaire à celui qui a
suivi la chute de Lehman Brothers en 2008, il importait de frapper fort.
C'est ce que suggère la banque centrale, en justifiant sa décision par
la « détérioration substantielle » de l'environnement international.
L'assouplissement de la politique monétaire présente un double avantage. Outre la relance espérée de l'activité, la baisse des taux, qui devrait se poursuivre au cours des prochains mois, associée à des contrôles de capitaux et des mesures quantitatives de « prudence » pour encadrer le crédit, doit permettre d'atténuer l'appréciation du taux de change, qui mine la compétitivité de l'industrie brésilienne. Bref, une offensive en règle pour briser le cercle vicieux des taux d'intérêt élevés, qui attirent des flux de capitaux massifs, provoquant à leur tour un renchérissement de la monnaie nationale. Pour ne pas pénaliser les industriels locaux, alors que le Brésil s'apprête à exploiter de nouvelles réserves de pétrole, Dilma Rousseff tente de trouver une nouvelle formule.
Mais ce virage assumé ne fait pas l'unanimité... « La décision de la banque centrale reflète les craintes des autorités face au ralentissement de la croissance, commente André Loes, chef économiste de HSBC à São Paulo. Mais la banque réagit par avance à un scénario qui ne s'est pas encore manifesté, et elle prend des risques considérables sur le front de l'inflation. »
Sur la forme, la procédure employée par la banque centrale a jeté un froid sur les marchés financiers, qui étaient habitués à un certain rituel. En cas de changement de politique, la banque centrale avait coutume d'envoyer des signaux, plus ou moins codés, pour que chacun puisse prendre ses marques. La décision de baisser les taux alors que les prix sont encore orientés à la hausse a pris les investisseurs à contre-pied. Sur le fond, le régime de « ciblage » de l'inflation serait désormais en danger, selon l'ancien président de la banque centrale, Gustavo Loyola. Or cet « inflation targeting », mis en place en 1999 lors de l'introduction du système de change flottant, est l'un des piliers de la politique macroéconomique qui a garanti la stabilisation de l'économie brésilienne, devenue la septième au monde.
Pour de nombreux analystes, Dilma Rousseff joue avec le feu. Elle a beau se prévaloir d'une politique budgétaire plus prudente que celle de Lula, les dépenses publiques continuent d'augmenter sous la pression d'une base parlementaire indisciplinée. Sans rigueur budgétaire, une politique monétaire assouplie ne peut que favoriser la reprise de l'inflation. Ce qui ne manquerait pas de se retourner contre le gouvernement aux prochaines élections.
En termes politiques, c'est un nouveau coup de barre à gauche. L'élection de Lula en 2002 avait provoqué un vent de panique sur les marchés, mais celui-ci avait décidé très tôt de se rallier aux thèses des économistes orthodoxes. Le premier signe d'inflexion a eu lieu il y a cinq ans, lorsque Guido Mantega, au style interventionniste, a été promu ministre des Finances. Priorité a alors été donnée à la croissance et au développement national. Reconduit dans ses fonctions par Dilma Rousseff, Mantega s'est engagé à suivre une politique budgétaire restrictive, afin de faciliter la baisse des taux d'intérêt, en dépit de sa réputation de ministre dépensier.
Le Brésil préfère donc adopter une position offensive face à la crise. Après la Turquie, il est l'un des rares pays émergents à avoir desserré sa politique monétaire ces derniers temps. Lula n'était jamais allé aussi loin. Dilma joue gros. Et la partie est loin d'être gagnée.
Publié par Thierry Ogier le 21 septembre, correspondant des « Echos » à São Paulo